8 Mai
Sauvés par les Yakuzas !

Position : N 63.10281 W 047.01122 , alt. 2420 m.
Distance parcourue ce jour : 88 km
Distance totale parcourue : 240 km
Durée de l'étape : 10 H sous voiles (et 5 changements d'ailes effectués !)


Ce matin, vent d'ESE 10 nœuds : si la force du vent est encore un peu limite, sa direction est parfaite... Durant quelques heures, nous « traçons la route » sous une allure plutôt confortable : nos Yakuza dessinent d'amples sinusoïdales dans le ciel azur. Loin d'être plat, l'extrémité sud de l'inlandsis* groenlandais se compose d'une succession de dômes, sortes d'immenses vagues que nous avalons une à une. Grisés par notre progression régulière, nous avons enfin le sentiment d'atteindre notre vitesse de croisière sur cet océan de glace...
Si bien qu'à la pause de la mi-journée, nous nous félicitons d'avoir suivi les conseils de Ronny Finsaas**. Sans lui, nous serions partis sans ces grandes voiles performantes. Or, aujourd'hui, le constat est limpide : sans Yakuzas, nous n'aurions pratiquement pas avancé...

Mais en début d'après-midi, le vent forcit et tourne au SSE : un sixième sens – que nous développons de jour en jour - nous informe que nous entrons dans la « zone rouge », conditions dans lesquelles nous ne maîtrisons plus parfaitement nos voiles. Il faut dire que notre petite expérience de la Yakuza nous rend désormais méfiants vis à vis de cet engin certes efficace mais ô combien subtil ! Aussi, nous prônons la prudence : nous remballons la grande voile et, après un court essai totalement infructueux en Beringer, optons pour la 10 : le meilleur compromis du moment entre sécurité et efficacité.

Le vent arrière nous oblige à enchaîner loops et « huit » *** ; l'allure devient lente et laborieuse ; nous repassons finalement en 12 mais le vent devient bientôt si faible que nous éprouvons des difficultés à faire redécoller nos voiles****...



* inlandsis : terme d'origine danoise dont la traduction littérale est « la glace de l'intérieur du pays » (en opposition à la glace de mer, la banquise). Les géographes français l'utilisent pour décrire les très grandes calottes glaciaires (Groenland et Antarctique).
** Le Norvégien Ronny Finsaas est probablement le plus grand spécialiste des longues traversées polaires en kite. Il détient le record de distance parcourue en moins de 24 heures : 500 km ! Nous l'avions rencontré 2 mois plus tôt en Norvège et il avait insité sur un « détail » qui nous échappait alors : la présence régulière de vents faibles sur la calotte...
*** Contrairement à la voile d'un bateau qui est fixée sur un support rigide (mât, bôme, étai), la voile d'un kite est tenue en l'air uniquement par la poussée du vent. Dans le cas d'un vent faible ou arrière, le kiteur n'a d'autres solutions que de donner artificiellement de la vitesse (et donc de la puissance) à sa voile en la faisant évoluer dans la fenêtre de vol. Il a, pour cela, un choix limité de possibilités : « dessiner » avec sa voile une succession illimitée d'immenses « 8 » horizontaux ou de cercles concentriques (les “loops”).
**** L'atterrissage , et plus encore le décollage d'une voile sont des phases critiques qui demandent concentration et doigté. Si le vent est très faible, la voile ne décolle pas d'elle-même : seule une succession de petites tractions parfaitement ajustées permet à l'air d'entrer dans les caissons de la voile et de la soulever. A contrario, si le vent est fort, il faut à tout prix poser sa voile ou la faire décoller en bord de fenêtre – là où son pouvoir de traction est faible - sous peine de se voir catapulté dans les airs...